Jour 1
Les riffs de guitare vibrent dans tout son corps. Maya est comme électrisée par le morceau acoustique. Les basses résonnent dans son cœur, la rythmique l’entraîne, elle bouge sur les accords, scandant déjà les paroles à venir du refrain, poing levé.
Sur la scène, les projecteurs inondent dans un staccato de couleurs les membres du groupe qui secouent leur chevelure à l’allure du batteur. En leur centre, Zénon, illuminé d’un halo cru, met le feu avec sa basse, avant de reprendre le micro. Les groupies prépubères hurlent et se pâment. Leur idole ! L’une déchaînée, arrive à grimper sur la scène et à s’accrocher à sa jambe, juste avant que la sécurité ne l’évacue en la traînant au sol. Elle pleure et délire d’extase. Maya s’en contrefiche. Elle se fait happer par la musique et le son de la voix de Zénon. Bras tendu, les yeux fermés, bondissante, elle laisse la musique l’envahir.
 
Deux heures plus tard, Maya est en sueur, des mèches lui collent au front, ses cheveux mi-longs lui tiennent si chaud, elle doit s’essuyer la nuque pour qu’il n’y ait pas de goutte supplémentaire qui dégouline dans son dos en suivant sa colonne vertébrale.
Elle attrape le bas de son t-shirt noir pour s’éponger le front. Tant pis pour le maquillage, il faudra bien que ça aille. Le concert est fini, l’heure d’approcher de plus près le groupe est enfin venue. Maya serre dans sa main son précieux sésame, l’accès back-stage que lui a obtenu son pote Romain. C’est la première fois qu’elle va pénétrer les coulisses d’un spectacle. Elle espère bien pouvoir toucher deux mots à Zénon, qu’elle admire tant, et lui demander comment il s’y prend avec ses harmonies, si c’est son slap qui met en cohésion rythmique le groupe. Et elle a plein d’autres questions en boucle dans sa tête.
 
La loge est vaste, mais bondée. Le staff s’affaire à installer des en-cas sur une longue table centrale, ornée de gerbes de fleurs et de nounours, une maquilleuse est à l’œuvre sur le batteur, lui appliquant du lait démaquillant autour de ses yeux cernés de khôl. Des gens dont elle ne sait ce qu’ils font s’activent en tous sens, un casque micro sur les oreilles, ou quelques feuilles de papier à la main. Maya se sent un peu idiote avec son badge autour du cou, à ne pas savoir comment se comporter. Un mouvement dans un coin attire son œil. Zénon est là, à hocher poliment la tête devant une groupie aux anges, qui porte aussi un badge. La fille glousse. Zénon se penche vers elle et lui glisse quelque chose à l’oreille. La groupie bée de joie.
 
Maya soupire. Elle attrape quelques chips et amuse-gueules, et décide d’aller attendre son tour en se postant non loin d’eux. Elle les observe à un petit mètre, tout en grignotant un canapé au saumon. Pas mauvais. Sur la gauche, comme gagnant du terrain à couvert, Maya repère une autre groupie en approche. Surmaquillée, des bas résille un peu vulgaires, des talons trop hauts. En tout cas pas la moindre trace de sueur sur elle. Son badge oscille entre ses seins ostentatoires débordant presque d’un bustier lamé. Maya tique. C’est évident qu’elle-même fait la queue pour parler à Zénon, non ? La fille ne va quand même pas... Le chanteur du groupe en a terminé avec la première fille, et lève les yeux qu’il a très bleus sur Maya. Il la fixe brièvement. La groupie venue de la gauche se faufile.
 
– Salut ! minaude-t-elle, j’ai vu que tu t’étais débarrassé de la gamine, moi c’est Angie.
La fille se pose les mains sur les hanches et fait une moue ravageuse à Zénon. Maya hausse les yeux au ciel. Seriously ?!
– Tu me connais peut-être sous le nom de Ghostwoman ; c’est mon pseudo sur la toile. Je tiens un blog musical, j’ai plein de followers. On fait un selfie ? Comme ça je vais rendre jalouses toutes les filles sur le net.
Maya pour sa part se demande si elle doit dégobiller tout de suite ou lui mettre un coup de tête. Non seulement la fille s’est tapée l’incruste, mais en plus elle prend des poses débiles en faisant son intéressante avec son blog. Irritée, Maya l’écoute déblatérer un moment sur son nombre de likes Facebook, avant de la regarder, incrédule, crocheter le bras de Zénon et l’entraîner hors de la loge.
Excédée, elle se rabat sur les amuse-bouche, finit par décrocher un clin d’œil du claviériste, et se lance avec lui dans une discussion à bâtons rompus autour de son travail dans le groupe. Une soirée intéressante quand même.
 
Jour 2
Le soleil brille sur la pelouse artificielle de la fac. Allongée à plat ventre, battant du pied au rythme de la musique de ses écouteurs, Maya révise ses cours de psychologie cognitive et sociale. Son domaine, ce sont les processus psychologiques en lien avec les variables sociales et culturelles autour des comportements coopératifs et stéréotypiques. Elle va bientôt boucler son année et est très fière de ses résultats.
Une ombre se projette sur ses feuilles de notes.
– Salut. C’est bien toi qui étais back-stage l’autre soir ?
La voix masculine est agréable. Éblouie par le soleil, Maya met sa main en visière.
– Euh, oui, répond-elle sans trop savoir à qui.
L’autre s’assied en tailleur à côté d’elle, et enlève ses lunettes de soleil.
– Il me semblait bien t’avoir reconnue, mais je n’étais pas sûr. On n’a pas bien eu le temps de parler à cause d’une fan qui voulait me montrer sa collection de timbres.
Maya cligne des yeux face à ce regard d’un bleu azur impressionnant et sourit.
– Et ça t’a plu ?
– J’avais l’esprit ailleurs à cause de deux grands yeux verts que j’avais croisés avant. J’ai confié la demoiselle à mon batteur, il est toujours partant.
Le sourire de Maya s’élargit.
– Qu’avaient donc ces yeux verts pour détourner ton attention de ces splendides bas résille ?
Zénon s’appuie sur un coude.
– Je les ai trouvés mystérieux, peut-être même qu’ils vont de pair avec un cerveau, qui sait ? Et puis les bas résille n’avaient pas transpiré, ils n’aimaient donc pas ma musique autant que toi.
Maya oublie sur-le-champ tout ce qu’elle sait de théorique sur les processus cognitifs et tend spontanément la main.
– Enchantée Zénon, moi c’est Maya. J’ai plein de questions sur tes riffs.
 
                                                                                                                 Esther JULES - mai 2016