J’aime regarder les petits détails sur les gens. Leurs vêtements, jusqu’à leurs lacets de chaussures et leur ceinture. Leurs tatouages aussi. Et puis leur gestuelle, leur parler, leur accent. Les tics, les poses, le paraître, et si possible gratter un peu la couche avec l’ongle. Bien sûr les accessoires aussi, ces éléments d’apparence affichés aux yeux du monde. Sacs, bijoux, voitures, tout ce qui clame haut et fort : « Voilà qui je suis. Voilà qui je veux que vous voyiez que je sois. »
Je flâne dans les rues de la ville. C’est une belle journée ensoleillée, l’air n’est pas encore trop chaud, les touristes sont de sortie dans les artères commerçantes. Moi aussi. Je déambule, je profite de la fin des soldes pour fureter, essayer de dénicher des pépites égarées, sans but précis. La cafetières du rayon petit électroménager me fait de l’œil, mais je ne suis pas assez rapide à me décider, une vieille au corps trapu et à la robe à grosses fleurs champêtres s’incruste sans gêne entre l’objet de mon hésitation et moi, le chope sans ménagement et sans un coup d’œil pour moi, le coince sous son bras et part en caisse. C’était le dernier. Je hausse les épaules, fataliste. Peut-être un clin d’œil du destin pour m’inciter à boire moins de ce breuvage amer qui parfois, disons sollicite un peu trop mon anus. J’aime me laisser porter au grès du cours de la vie. Je regarde s’éloigner l’inaimable.
Dans la boutique de cravates de luxe, je me permets de m’abandonner à une délicate rêverie, sur la force de l’apparence et de l’image. Vais-je me laisser tenter ? Afficher ce morceau de tissu à mon cou pour me rendre en réunion, pour vanter mon statut de cadre dans l’entreprise ? Elle est douce au toucher, j’aime son chatoiement. Je passe en caisse. CB ou espèces ? C’est tellement plus pratique de tendre avec nonchalance sa carte bleue que de farfouiller pour trouver la monnaie qui pèse dans la poche du pantalon.
Un détour par le bottier, mais la vendeuse m’étouffe, je ressors vite, même s’il avait je crois un modèle qui me plaisait. Peut-être reviendrai-je un jour où elle ne sera pas de service. Du coup je craque dans la boutique d’en face pour un ballotin de chocolat. Vilain garçon.
 
Non non, bredouille le vendeur aux agents en civil qui lui ont secoué leur carte sous le nez, je ne la connaissais pas. Elle venait parfois et, enfin il me semble, rencontrait ici un monsieur qui achetait des pinces à cravate... Euh oui, c’est ça, à chaque fois une. Elle choisissait avec lui. Et donc, c’est incroyable, vous dites qu’elle est morte ? Une si jolie femme pourtant. Qu’est-ce qui lui... Aujourd’hui ? Oui, elle est venue, mais l’homme n’était pas là, juste un autre client que je vois parfois à travers la vitrine... S’il a acheté quelque chose ? Je m’en rappelle très bien, une cravate en soldes. S’il a payé par carte ? Oui, j’ai encore je double. Mais pourquoi cette...
La balle lui troue le front.
 
J’en suis à mon cinquième chocolat, je devrais me retenir, faire plus attention à ma ligne. Après tout, il n’y a pas que les femmes qui prennent du poids, même si elles ont le don de stocker la graisse au mauvais endroit, juste là, sur les hanches et les cuisses. Je tâte mon ventre, à la recherche d’un bourrelet. Un sixième et dernier ?
On sonne à ma porte. Je n’attends personne. Un importun colporteur ou une voisine en panne de sel. Je soupire. Mon sixième attendra.
 
Ils sont deux sur le pas de ma porte. Deux hommes à la mine fermée, qui agitent sitôt l’huis ouvert une carte blanche barrée de tricolore « Police nationale ».
Oui, c’est bien moi qui ai acheté une cravate aujourd’hui. Un très beau modèle, une vraie affaire. C’était une contrefaçon ? Vous venez m’arrêter ? Ils ne goûtent pas à la blague, ne sourcillent même pas. Ah, la cliente ! Bien sûr que je l’ai vue la jolie Russe. Comment ? Ben, pas difficile à deviner quand quelqu’un parle au téléphone dans une autre langue ; il suffit de reconnaître laquelle. Si je parle russe ? Non, du tout, mais j’ai reconnu « privet », j’avais un copain russe à la fac. Ça veut dire bonjour. Si c’est tout ? Ben elle parlait avec une certaine Anja. Elle avait l’air contente de la revoir... J’ai dit revoir ? En fait de l’entendre. Mais après elle l’a revue. Là aussi elle avait l’air contente.
Les deux hommes se parlent avec les yeux. Ils veulent en savoir plus. Je regarde leurs chaussures. Je n’ai pas fait l’armée, moi, je n’y connais pas grand-chose en godasse de police. Et puis ils sont en civils.
Oui, c’est ça, elle est sortie après moi du magasin, mais m’a dépassé. J’ai reconnu ses cheveux blonds serrés dans son chignon strict. Elle marchait vite, sa robe un peu longue mais fendue laissait voir ses mollets, musclés ma foi. Sûrement une adepte de sport. Et puis la jeune Anja, oui, une jolie brune aux longs cheveux, jolie comme toutes les Russes savent l’être, est venue à sa rencontre, et elles ont continué ensemble. Ensuite ? Vous avez de la chance que je sois plutôt observateur quand même. Pourquoi toutes ces questions ? Vous ne m’avez pas dit... Elle est morte ? J’ouvre la bouche comme un poisson hors de l’eau. Morte ? Cette jolie blonde ? Mais que... OK OK, je lève les mains en signe de paix. Je ne veux pas d’ennuis moi. Vous avez besoin que je vienne faire une déposition ? OK OK c’est urgent. Ben je ne sais pas trop. Ensuite les deux sont allées rejoindre un grand 4x4 sombre. Non, pas noir, bleu marine. Un homme les attendait. La quarantaine dirais-je. Blond comme les blés. Un autre Russe j’imagine. La marque ? Je ne sais pas précisément, il faudrait que je regarde des photos, je pourrais me souvenir. Me souvenir... Cette idée éveille quelque chose en moi, mais je ne sais pas trop quoi. En tous les cas un modèle un peu cossu, plus SUV que 4x4 d’ailleurs. Et puis la plaque était étrangère. Des séries de lettres et chiffres sur fond blanc. Je n’ai pas reconnu le pays.
Un souvenir effleure ma mémoire. Du coup je me gratte la tête, comme si cela pouvait aider. Je cesse de fixer le policier dans les yeux. À son côté, un holster et une arme. L’homme suit mon regard. Je n’ai pas fait l’armée, mais mon copain russe si. C’est un Makarov PM que je vois là.
Un ange passe.
J’aurais vraiment dû acheter cette cafetière et rentrer de suite chez moi, m’exploser les intestins à coup de caféine. Et il faudrait aussi que j’arrête de scruter les gens.
Le souvenir remonte, il est là. Les nouvelles cartes de police sont des cartes à puce. Celle-là n’en avait pas.
L’embout du silencieux se lève vers moi plus vite que je n’ai le temps de penser. Saleté de vioque à robe à fleurs.
 
                                                                                                                 Esther JULES - juillet 2016