Esther a un genou à terre, dans cette grande cuisine sans charme, avec son carrelage de propreté sur tous les murs, son impressionnant placard ultra pas design mais fonctionnel, sa télé qui égraine le bruit sans intérêt d’un quelconque présentateur sûr de son charisme. Le cadre est tout sauf romantique, mais à la guerre comme à la guerre. On est le 31 décembre, ou le 1er janvier d’ailleurs, c’est le réveillon du Nouvel An.
 
Toute cette histoire de genou a commencé cinq ans plus tôt, par un soir de décembre déjà. Des amies d’Esther l’ont entraînée à passer la soirée dans un bar, avec d’autres amis et les amis des amis. Non pas qu’elle soit très chaude pour y aller, elle connaît ce genre de sorties, toujours les mêmes têtes, des conversations pas vraiment intéressantes. Mais Clara et Cléa sont sympas avec elle, et comme en ce moment elle se sent un peu au fond du trou, Esther a décidé de se bouger. Soirée bar sur le port, donc.
 
Elle aime bien son nouveau look avec cette jupe longue sombre à fleurs, ces talons compensés et ce joli décolleté. Des vêtements qu’elle n’aurait pas mis avant. Mais justement, c’est son nouveau moi, et elle l’apprécie.
Il fait nuit noire très tôt en cette saison, mais pas vraiment froid sur la côte. Les vagues battent doucement le port, et les bateaux oscillent et tintinnabulent. La soirée est paisible.
Déjà arrivé à les attendre devant Le Bariolé, leur tanière préférée, Marcus les biscotos poireaute. Esther se penche à l’oreille de Clara, l’air de n’y pas toucher.
– C’est qui le type avec lui ?
– Oh lui..., Clara hausse les épaules. Un copain de Marcus. Un peu bizarre, il ne parle pas trop. On a fait une plage une fois avec lui. Il a lu un livre !
Miam. Malgré ce qui est donné comme une contre-pub, Esther se pourlécherait les lèvres si elle osait. Mignon et qui aime lire. Waouh ! Elle avance tout en parlant, et le voit un peu mieux, en fond noir sous les chiches lumières extérieures. Chemise blanche, veste sombre. Mmm... Elle prend son plus beau ton blasé, genre je parle juste pour faire la conversation.
– Et c’est quoi son nom ?
– Hein ? À qui ? Ah lui… C’est Mérovée.
Mérovée... Esther se passe ce nom sur la langue.
Les trois filles sont arrivées, tout le monde se tape la bise, il sent bon.
Voilà comment on finit un genou à terre cinq ans plus tard, mal fagotée dans une cuisine sans charme mais pleine de chaleur, un soir de réveillon, où personne n’a envie de sortir, après avoir passé du temps à choisir la bague parfaite.
Mérovée est grand, brun, mince, et il a de l’humour. Bon, à ce détail près que tout le monde ne le partage pas toujours. Mais Esther si. Il la fait rire. D’ailleurs il parle, ce soir. Elle l’observe en sirotant son jus de pamplemousse, alors qu’il secoue une des tresses de Daisy et lui dit :
– Daisy, est-ce que je peux mettre ma langue dans ta bouche ?
Malgré la musique de fond du Bariolé, tout le monde a entendu. La tablée d’une dizaine de personnes retient son souffle. Daisy n’est ni belle ni laide, on ne sait pas la situer, car Daisy tire toujours la tronche. Ça vous change le personnage. Et en général, ça refroidit pas mal les tentatives d’amitié. Elle a presque l’air de réfléchir avec sérieux à la proposition. Qu’elle finit pas décliner. Esther est morte de rire. Mérovée est fin dans ses propos, toujours second degré, bien au-delà des banalités habituelles du groupe. Et il est beau, cela va sans dire. Sa voix aussi. Esther doit creuser.

 
Les moments marquants d’Esther et Mérovée ?
L’air de rien, Esther a invité Mérovée à son anniversaire quelques jours plus tard, comme ça, avec le groupe. Elle a réussi à l’asseoir à côté d’elle, et a reniflé sa chaise une fois qu’il a été parti. Pas de doute, il sent bon.

 
Et puis elle a ouvert toutes les papillotes restantes de cette soirée, pour en trouver une qui contienne une citation qui lui plaisait. « Les actes des hommes sont les meilleurs interprètes de leurs pensées – John Locke » disait le rectangle de papier glacé. En dessous, elle a ajouté son numéro de téléphone.
Elle a pris sa voiture, subi les bouchons, peiné pour trouver une place, poireauté derrière tous ces gens énervés qui faisaient la queue au stand de Mérovée pour boucler leurs achats de Noël, et finalement elle était là, devant lui. Un petit « Euh, salut, je passais par là, je me suis dit que je pourrais te dire bonjour. » Mérovée a cligné des yeux. Esther a tendu la papillote, l’air de rien. « Tiens, c’est pour toi. » Et elle a tourné les talons.
Bien sûr qu’il a appelé ! Mais il a pris son temps. La papillote était restée deux jours oubliée dans sa veste.
Le ciné, le resto, les ballades, et puis ce jour en se quittant, au moment de se faire la bise, où il a dit : « Est-ce que je peux avoir un peu plus ? »
Le cœur d’Esther a tressauté. C’était trop choupinou comme demande.
Esther est donc là, son genou à terre, malmené par la dureté du carrelage, cinq ans plus tard, parce qu’elle en a marre d’être patiente, et parce qu’elle sait ce qu’elle veut. Elle l’a toujours su. La bague est en argent, de chez Gucci, une forme carrée masculine et épurée. Elle repose dans l’écrin dont Esther a ouvert le couvercle pour la présenter à son aimé, qui est figé, la bouche entr’ouverte, l’œil blême et le cerveau en mode inhabité.
Pleine d’espoir, Esther tend la bague vers son Mérovée.
– Mérovée, je te demande en fiançailles. Acceptes-tu ?

 
                                                                                                                 Esther JULES - août 2016