Martin dévale à toute vitesse la pente de garrigues et d’éboulis. Ses grosses chaussures de marche accrochent la roche et l’empêchent de déraper. Il a le pied ferme et sûr, la force de l’habitude.
 
Il se dépêche. Les genévriers le piquent à travers son jean. Sur une marne noire, faite de terres stériles crachées de la gueule d’un volcan, il peut se mettre à courir. Puis les éboulis et clapiers reprennent, ralentissant son allure.
La touffeur sur la pente de la montagne est pénible en ce mois d’août, et Martin regrette d’avoir laissé son chapeau à la bergerie. Ses moutons, eux, sauront trouver quelques arbres. Encore un passage entre les genêts, et le berger atteint un espace dégagé qui lui ouvre la vue sur le vallon suivant.
 
Trouvée ! Scintillante de son feu de métal sous les rayons du soleil, la carlingue est en partie enfoncée sous des blocs rocheux, les ailes en morceaux épars près d’un ru.
Martin se précipite, bondissant au-dessus des obstacles naturels, slalomant entre d’autres. Plus il s’approche, plus il distingue quelqu’un qui s’agite à l’intérieur du planeur.
 
Au moment de franchir les derniers mètres, Martin voit dans l’habitacle. Deux personnes. Sans y penser, son cerveau repère aussi les hélices et le moteur. À coup sûr un vol découverte avec un touriste.
Attrapant la poignée extérieure, le berger s’arque-boute, tire de toutes ses forces et... miracle, la porte de l’engin s’ouvre. Soulagé, Martin jette un coup d’œil à l’intérieur, et recule horrifié.
 
Des lunettes de soleil aussi larges que le pare-brise de son 4x4, du bori rouge flambant, le même que pour marquer ses agneaux, étalé sur des lèvres douteusement pulpeuses, une bouffée de parfum précieux à faire vomir un loup, Martin veut en avoir le cœur net. Il tend le cou pour voir les chaussures : bouts pointus !
 
– Putain de merde, marmonne-t-il, une Parisienne !
Pour un peu, il se signerait s’il était bigot.
– Ne me regardez pas avec ces yeux de demeuré. Bougez-vous ! Vous n’envisagez pas de me violer au moins ? Parce que je vous préviens, je ne me laisserai pas faire ! Où sont les autres ?
 
Martin se gratte la tête. Cette voix criarde l’empêche de réfléchir. Il était venu porter secours quand il a vu le petit engin se crasher, mais là, il a des doutes. Il rendrait peut-être service à l’humanité si...
– Allez l’homme des cavernes, je n’ai pas que ça à faire. Dire qu’il a fallu que je tombe sur un pilote incompétent ! J’ai une réunion à London dans deux jours, je vais avoir une mine épouvantable à cause de mon abruti d’ex-mari qui a convaincu les enfants de m’offrir cette stupide escapade en province... Oh mais... vous puez !
La femme se pince le nez et recule dans l’habitacle.
Martin soupire.
– Si vous voulez manger du fromage, m’dame, faut bien que quelqu’un s’occupe des bêtes. Et les bêtes, ça prend pas de douches. Si vous préférez rester là, je peux retourner à la pâture.
Le nez enfoui dans une écharpe, la Parisienne s’accroche aux bords de l’appareil pour s’en extirper.
– Ne soyez pas idiot, je vais bien vous supporter le temps que vous me portiez secours, marmotte-t-elle de derrière son bout de tissu. Où sont les équipes de secours ?
 
Martin la laisse planter dans le sol rocailleux de la pente ses escarpins à bouts pointus si bien choisis pour son baptême en planeur, et se penche dans la carlingue pour sentir le pouls du pilote. Régulier. Martin ne voit pas de sang, il espère que l’homme est juste sonné.
– Bon, vous me répondez ou quoi ? Chez moi, les individus que je croise ont assez de savoir-vivre pour me considérer quand je leur parle. Vous comprenez ce mot, considérer ?
Cette intonation crisse dans les oreilles de Martin. Si c’était une de ses chiennes, il élèverait la voix et elle filerait doux à la niche. Avec celle-là, c’est d’autres moyens dont il faut user. Prendre l’air con, il sait faire.
 
– J’suis tout seul m’dame. J’ai vu l’zinc tomber, j’suis v'nu voir. Z'allez bien ?
– Mais non je ne vais pas bien, espèce de mufle ! hurle-t-elle en battant des bras. Je suis décoiffée, j’ai mal aux pieds et je vous dis que je vais être en retard à London. Faites quelque chose !
 
Martin crache un peu de tabac à chiquer devant les chaussures pointues, puis attrape une tige d’herbe et la coince entre ses dents.
La Parisienne semble illuminée d’une idée.
Elle fourrage dans la pochette à fermeture zippée motif python qui pendouille devant elle, et en sort un smartphone plus gros que sa main. Fébrile, elle tapote dessus, avant de le tendre en l’air à bout de bras et de commencer à explorer la zone.
 
Tout en mâchouillant son herbe, Martin la laisse faire un moment. Elle est marrante à regarder finalement.
– Vous faites quoi ? la hèle-t-il.
– Je cherche du réseau pardi ! Vous croyez qu’on va faire comment pour sortir de ce trou, Einstein ?
Einstein crache un coup et sourit.
– Si vous v'lez téléphoner, allez à ma bergerie, y’a la 3G.
La Parisienne se retourne d’un bloc.
– Vous ne pouviez pas le dire plus tôt ?! Et elle est où, cette bergerie ?
Martin tend le bras et lui indique la direction.
– Toujours tout droit, en suivant la soleil. Avec vos chaussures, je pense que vous en aurez pour une heure. Moi, je vais rester ici avec le pilote. Envoyez-nous les secours quand vous les aurez en ligne.
 
Sans plus hésiter, la Parisienne se détourne, et entreprend de grimper la pente montagneuse sous le cagnard du mois d’août.
Martin esquisse un autre sourire. Pas la moindre chance que ses chiens la laissent approcher, mais au bout d’une heure à marcher dans ces chaussures, elle aura assez d’ampoules pour éclairer tout "London".
 
Dans l’espace restreint du planeur, le pilote gémit. D’un mouvement leste, Martin le rejoint et le réconforte quand il ouvre les yeux.
– Tout va bien l’ami, ne bougez pas, vous avez eu un accident.
Il plonge sa main dans sa poche arrière et en sort un téléphone satellite dont il déploie l’antenne.
– Ne vous inquiétez pas, j’active la balise GPS et j’appelle les secours. L’hélicoptère du peloton de secours de haute montagne sera là très vite.

 
                                                                                                                 Esther JULES - avril 2016

 
Bori : crayon gras de marquage (ndla)