Elle n’est ni jolie ni laide, simplement elle ne sait pas se mettre en valeur. Ses longs cheveux blond foncé sont un peu ternes, une vague ondulation les anime au niveau des oreilles. Elle n’a pas de prénom, d’ailleurs le summum du manque de goût serait de se faire appeler familièrement par des inconnus. Non, des initiales suffiront bien.
Elle repousse l’ennui en balayant d’un regard blasé ceux d’en face. Ces petites gens. Ces inaboutis. Ils respirent le même air qu’elle, mais là s’arrête la comparaison. Limite insultant de devoir partager un espace commun, comme s’ils étaient égaux.
Parfois, elle les observe à la dérobée. Ils gesticulent dans leurs cases, bâillent ou s’animent lorsqu’un visiteur leur accorde un regard. Certains se lèvent comme montés sur ressorts, alpaguent le chaland, pour un peu s’accrocheraient à son bras pour lui refiler leur plus belle bouse, leur vomi sans talent, désorganisé et immature. Des yeux, elle caresse sa propre création. La comparaison ne s’envisage même pas.

 
C’est vrai qu’il y a bien quelques productions de commande qu’elle n’assume pas vraiment, et évacue d’un revers de main comme si leur succès était un dû, au regard de la bêtise de l’exercice, de ses clichés et stéréotypes. Une commande je vous dis. Un travail imposé. Un job alimentaire. Pas de quoi fouetter un chat. Ceux d’en face, eux en feraient toute une histoire s’ils avaient autant de ventes qu’elle. Pathétiques, à attendre leurs victimes comme des araignées prêtes à bondir au premier frémissement de la toile.
Certes, on ne se bouscule pas non plus à sa table de dédicace, mais les incultes ne la méritent même pas. Non, elle, elle ne produit que de la qualité, une essence rare, pour les connaisseurs.
Et puis pourquoi sourire ? Elle reste royale, ce sont aux acheteurs d’être aimables que diantre !
Tiens, d’ailleurs, en voici un qui commence à tripoter ses livres. Quel besoin ont-ils tous de prendre en main les ouvrages pour les feuilleter ? Un livre est un livre, avec des mots à l’intérieur. L’envie la démange d’arracher son précieux de la pogne sans doute grasse de l’importun. Il lui sourit et tapote le roman jeunesse :
– Il a l’air sympa celui-ci.
Elle fait la moue.
– Oui enfin vous savez, c’est pour répondre à une commande d’un éditeur.
Et d’un geste de la main elle balaye au-dessus de la pile comme s’il y avait une mouche. Mais il insiste.
– Quand même, je crois qu’il pourrait plaire à mon fils.
Le benêt. L’indigent culturel.
– Prenez plutôt celui-là, tapote-t-elle du bout de l’index.
L’homme attrape, feuillette, repose. Tout ça parce qu’il n’y a pas de dessins à l’intérieur. Un inculte qui entretient l’inculture de la génération suivante.
Il se tourne vers sa série young adult, l’air gourmand. Elle jauge sa quarantaine.
– J’ai un public assez large pour ceux-là, de 15 à 25... vous devriez plutôt regarder mon dernier, et de tendre la main vers sa fierté. C’est mon meilleur texte, le plus abouti, il a une qualité de langue que vous ne trouverez pas ailleurs.
L’homme hésite, penche la tête.
– Mais la couverture est moche.
Elle s’énerve :
– Je l’avais dit ! Je l’avais dit à mon éditeur que cette couverture était froide ! Qu’on n’allait pas vendre !
L’homme la fixe.
– Et vous n’avez pas vendu ?
Elle se reprend, envoie ses cheveux par-dessus son épaule.
– Oh, vous savez, j’en vendrai toujours plus que tous ceux d’en face réunis. Pour moi si je n’en fais que 3 000, c’est un drame.
Elle patrouille de son regard méprisant ceux d’en face, ceux qui sont chez de petits éditeurs. Ou pire, des autoédités. L’un d’eux lève la tête à ce moment-là et entre dans leur conversation en leur souriant.
– Un vampire débutant qui a des problèmes avec ses lunettes de soleil, ça vous dit ?
Le client rigole.
– Jolie couverture ! Vous en vendez beaucoup ?
Celui d’en face glousse.
– J’ai pas à me plaindre. Je viens de fêter mes 20 000 en numérique.

 
                                                                                                                 Esther JULES - juin 2016